DO KRE I S / Trace(s)

la revue des cultures créoles

Ce 4e numéro est dédié à la thématique « Trace(s) / Mak », avec un hommage particulier au grand poète réunionnais Boris Gamaleya (1930-2019), dont l’œuvre a entremêlé les réseaux de sens littéraires les plus classiques aux traditions poétiques les plus mascarines.

Du signe crypté à la trace tenace, les sentiers créoles du monde sont parsemés de morceaux de mémoire reconstitués. À l’occasion de sa quatrième livraison, la revue Do Kre I S en collecte encore et encore, grâce au relais complice des voix fulgurantes : en Haïti, évidemment, mais aussi en Martinique, en Guadeloupe, au Sénégal, au Mexique, au Togo, au Cameroun, en Tunisie, à l’île Maurice, à la Réunion, à Mayotte, aux Seychelles, en Belgique, aux États-Unis, en Norvège, en Suisse, en France, en Nouvelle-Calédonie Kanaky, au Trinidad and Tobago, au Bénin, au Mali, et Espagne, au Brésil, en Inde et en République Démocratique du Congo.

Rares sont les mots qui, comme celui de trace, auront remué avec autant de vigueur les littératures de la Caraïbe puis, par extension sismique, celles du globe entier. En véritable archipel-profusion, la Caraïbe des cultures créoles retentit d’autant plus fort que ses caisses de résonance rencontrent celles des autres régions d’abondance où les diasporas et les outre-voix portent de même l’obsession des traces. Non le pli du regard vers l’arrière-temps mais l’inspection scrupuleuse des corps vivants ; non le déroulé sur table des parchemins doctement conservés mais l’enluminure des souffles expirés ; non la traque à l’empreinte ensevelie sous quelque lave, sinon l’invention de l’empreinte, la fable de la lave.

*Artemot fait le pont*, Martin Coste & Gaëtan Sortet

Dans cette histoire de tressage des tracés, l’écriture libère à son tour un autre chargement confus de solidité et de remous. Les sociétés créoles, peut-être plus que d’autres, traquent avec avidité ce qui reste. Dans les contextes coloniaux postérieurs à 1492, la condition de mortalité est éprouvée dans la capture, le rapt, le génocide, la déportation, la mise en esclavage, la mutilation, la réinvention illimitée de la violence – mais aussi, sournoisement, dans la disparition des ancêtres. Certaines traces sont effacées, niées ou savamment truquées : façon de construire l’absence d’histoire d’un peuple ou d’une terre et d’y faire résonner son propre bruit, dans une fiction de primauté. Pourtant, au temps même de ces destructions, les miracles de la mémoire opèrent, infaillibles. L’oralité, la perpétuation des gestes, la restauration magique des énergies parviennent à raviver tout ce que l’on a tenté d’arracher et de dissimuler. On donne souvent l’exemple du marronnage pour imaginer les dissidences prodigieuses et on oublie parfois que la résistance s’est établie, aussi, au cœur même de la plantation. Nous formons nous-mêmes, d’un océan à l’autre, la descendance de cette intrusion du trouble dans l’habitation. Ainsi les voix portées par Dokréis chantent-elles encore, infiniment, le soulèvement énergique, la guérison splendide, la conservation des secrets, l’hommage transgénérationnel, l’amour infléchi, et toute trace léguée par ce que les livres nomment de l’expression « d’âge moderne ». 

À l’occasion de la « décade Boris Gamaleya » organisée du 20 au 30 septembre 2021, la bibliothèque départementale de La Réunion numérise les œuvres du poète et agrandit enfin le lectorat désireux de découvrir l’ensemble de ses titres, jusqu’alors conservés avec jalousie par les propriétaires heureux des tirages d’époque. L’hommage est prolongé à travers ce numéro avec des contributions spécifiques et, de façon exceptionnelle, quelques fragments inédits de l’auteur. On y retrouve son verbe ciselé et son imagination profuse, autant marquée par les pitons fumants que par la dentelure des côtes de roches noires. 

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Lire ou relire le poète réunionnais aujourd’hui, depuis l’océan Indien ou n’importe quelle autre région du monde, ce serait peut-être s’accorder cette même promesse vitale. Oui, ce pourrait peut-être consister à faire l’aveu d’une liaison nécessaire entre l’inspiration et l’exigence. Entre le tremblement de voix et l’espérance.

Editorial d'Estelle Coppolani